Weeeb


Principes de base de la plateforme digitale mobile


La radicalité de la transformation digitale peut se résumer à un seul principe : les entreprises, quelles qu’elles soient, ont vocation à devenir des plateformes.


1 - Etre au cœur des interactions

C’est-à-dire à être au cœur des interactions (fournisseurs, clients, salariés et autres parties prenantes) qui leur permettent de remplir leur mission au mieux. Qu’il s’agisse de produire des réacteurs d’avions ou de vendre des services de restauration à domicile, il va devenir de plus en plus nécessaire d’optimiser ces interactions en les automatisant, autant que possible, pour permettre d’accroître sensiblement leur productivité. En reformulant totalement les processus de création de valeur, la plateforme recrée également de nouvelles formes de partenariats et d’alliances avec ces entités : elle traite la donnée échangée et créée par sa multitude.

Par exemple, Uber est en relation étroite avec près de dix millions de clients et environ 200 000 chauffeurs ; mais au-delà, cette société interagit également avec de nombreuses banques, des systèmes de paiements, systèmes d’information routière, réseaux sociaux, etc. Plus elle interagit, plus elle crée de la valeur. Il en est de même pour Tesla : Elon Musk a lui-même comparé sa société à une plateforme. Il a clairement compris que face à la Google Car et aux véhicules autonomes, sa voiture, aussi performante qu’elle puisse être, serait hors marché si elle n’était pas capable de fournir un service de transport en autonomie au moins équivalent à ces concurrents dévoreurs de données. L’objectif, pour Elon Musk, est donc de comprendre comment ses clients utilisent ses véhicules, quelles sont leurs habitudes, comment ils organisent leur journée, etc., de sorte à pouvoir utiliser cette donnée pour optimiser son offre.

En conséquence de ce changement de pratiques, il devient primordial de capter les données et de comprendre le contexte, ce qui entraîne des expertises fort différentes de celles qui étaient mises en œuvre auparavant, même par Tesla. Connaître, en lisant nos agendas, nos destinations probables, tenir compte des embouteillages possibles, de la disponibilité du véhicule, de ses besoins de maintenance, tout cela requiert une nouvelle forme de savoir-faire qui n’a que peu à voir avec le fait d’emboutir de l’acier pour construire une voiture. Il y a quelques années, les constructeurs automobiles n’auraient probablement jamais imaginé avoir à s’approprier la donnée de leurs clients finals, et moins encore que la réussite de cette mission soit un impératif de survie à court terme. D’ailleurs, pour être tout à fait franc, certains semblent ne l’avoir toujours pas compris.

De la grande entreprise à l’artisan
Il y a peu, je rendais visite à mon dentiste ; la digitalisation y fait des incursions surprenantes. Désormais, il n’a plus de prothésiste. Le dentiste effectue des relevés 3D des dentitions, qui peuvent être envoyés à un opérateur. Celui-ci, après avoir finalisé le modèle des prothèses, les renvoie chez le dentiste, où elles sont imprimées en 3D. Mon dentiste est donc en train de s’équiper d’une imprimante 3D spécialisée dans les prothèses dentaires. Inutile d’épiloguer sur les gains de temps, de productivité, de confort que ce processus procure. De même, la comptabilité s’automatise totalement et les quelques opérations manuelles qui continuent à incomber au dentiste consistent à scanner ses notes de frais pour qu’elles soient ensuite traitées par une plateforme spécialisée, sans qu’il ait à rencontrer quiconque. La quasi-totalité des autres documents sont déjà numériques, et donc aisés à véhiculer vers la plateforme de traitement. De surcroît, s’il le souhaite, mon dentiste pourrait effectuer les prises de rendez-vous via un agenda en ligne que ses patients rempliraient eux-mêmes. Il lui suffirait de prévoir le temps qu’il souhaite attribuer à chacun en fonction de ses antécédents dentaires, et les plages horaires adéquates se libéreraient. Enfin, avec un autre type d’équipement, il lui sera prochainement possible d’explorer ma dentition aux côtés d’un orthodontiste virtualisé, et de débattre ensemble de la façon la plus appropriée de poser un appareil dentaire, en cas de besoin.

On le voit donc : la transition digitale ne concerne pas uniquement les grandes entreprises, mais également les artisans.

Gageons que l’on peut appliquer ce type d’analyse de transformation à tous types de métiers de proximité : du restaurateur – qui pourrait s’appuyer sur des plateformes prédictives pour optimiser son besoin de personnel en fonction de l’affluence prévisible, ainsi que les demandes de tel ou tel type de plat en fonction des antécédents de son enseigne, de la météo, des jours fériés, etc. – au garagiste, qui fait déjà des diagnostics de l’état des moteurs en connectant ceux-ci à une plateforme appropriée, en passant par mon cordonnier qui pourrait, un jour, imprimer des chaussures épousant précisément la forme de mon pied, même si cette dernière hypothèse semble plus lointaine que d’autres.

2 - Tout devient service

L’impact des plateformes ne se mesure pas uniquement à leur capacité de réorganiser les processus de production. Elles peuvent avoir des conséquences très profondes sur les modèles d’affaires. Dans les années 2000, General Electric envisagea de fermer son unité de batteries de Schenectady, dans l’État de New York. On y produisait des batteries au plomb, traditionnelles et à faible valeur ajoutée. Fabriquer une batterie n’est pas très compliqué : il s’agit généralement de technologies plutôt rustiques et, pour ce qui concerne les batteries industrielles, sans barrières technologiques. On aurait donc pu s’attendre à ce que ces productions de batteries soient relocalisées dans des pays à bas coûts salariaux. Mais après évaluation, GE a choisi de maintenir son usine près de New York et de l’automatiser massivement : on n’y trouve désormais que 370 employés à plein temps sur une surface de 1,8 hectare. Un seul opérateur peut y contrôler l’ensemble du processus industriel depuis un iPad, où il reçoit des informations provenant de 10 000 capteurs disséminés dans toute la chaîne de production.

Mais le cœur du réacteur se trouve en réalité ailleurs : chacune de ces batteries comprend un dispositif électronique qui la relie au réseau Internet, permettant ainsi d’en optimiser l’utilisation, par exemple par grand froid ou lorsqu’elle chauffe au-delà des limites raisonnables. Cette valeur ajoutée, située en aval du processus industriel, génère un service complémentaire important pour les clients de GE. De surcroît, les ingénieurs de la société peuvent, en recueillant de grandes quantités de données sur le fonctionnement de leurs batteries, en optimiser la maintenance, et améliorer ainsi la conception de la prochaine génération de produit. GE a donc recruté donc une partie intrinsèque du produit. L’acheteur des batteries GE bénéficie d’une offre qui lui permet de faire mieux fonctionner sa batterie, plus longtemps, et finalement d’en avoir « plus pour moins ».

Le modèle économique en est donc fortement impacté dans la mesure où, d’un achat unique, le client évolue vers un modèle par abonnement.

L’univers du logiciel a été le premier à faire cette révolution, dès la fin des années 1990. On parle alors de Software As A Service (Saas) : ce sont des logiciels qui ne fonctionnent qu’à condition de payer un abonnement, généralement mensuel. Ainsi, pour Microsoft, la mutation du produit vendu au logiciel de type Saas s’est faite graduellement, et la mise en place de Windows 10 a marqué la consécration de cette évolution avec un produit largement en Saas. Depuis une dizaine d’années, ce modèle de type Xaas se développe considérablement, contaminant une large part de l’économie, du logiciel aux ventes d’équipements tels que les trains à grande vitesse. Que penser d’ailleurs d’Uber, si ce n’est qu’il s’agit d’une utilisation momentanée d’un service qui nous évite, dans une certaine mesure, d’acheter une voiture ? Ou d’Airbnb, qui pourrait nous éviter l’acquisition d’une résidence secondaire ? D’ici quelques années, il est concevable que la moindre machine à laver, le moindre autocuiseur, mais également nos vêtements, nos aliments, intégreront une part de services connectés. Depuis longtemps, industriels et énergéticiens travaillent d’ailleurs sur l’idée d’une génération de machines à laver qui se mettraient en route dans les périodes creuses de consommation d’énergie.

On pourrait également envisager que celles-ci puissent commander automatiquement un savon liquide ou détergent lorsque leurs stocks sont faibles, ou encore effectuer un autodiagnostic lorsqu’elles tombent en panne, de sorte à ce que le réparateur vienne avec la bonne pièce.

Dans le domaine alimentaire, notre réfrigérateur pourrait nous proposer des recettes qui permettraient d’utiliser en priorité les produits les plus périssables, dont il aurait connaissance grâce à des caméras de reconnaissance visuelle, ou encore il pourrait « lire » les étiquettes hyperfréquences des produits présents. Il pourrait également commander automatiquement ce qui serait sur le point de manquer et créer des alertes sur les produits dont les dates d’expiration sont proches 2 .

De même, à l’avenir, nos vêtements intégreront des capteurs qui permettront de connaître notre état de santé : plusieurs expérimentations prometteuses sur ce sujet sont en cours. Ils pourront également prévenir la machine à laver sur la meilleure façon de les laver, et permettre d’être recyclés le jour où nous déciderons de nous en séparer. Le potentiel est en réalité sans plateforme appropriée, en passant par mon cordonnier qui pourrait, un jour, imprimer des chaussures épousant précisément la forme de mon pied, même si cette dernière hypothèse semble plus lointaine que d’autres. Pour être aboutie, la notion de plateforme concernera probablement, à terme, l’unification des flux de données hétérogènes. C’est-à-dire que le processus de fabrication de prothèse sera directement lié au système comptable ainsi qu’au processus de prise de rendez-vous. On en est encore loin, mais c’est une perspective quasi certaine, tant elle est porteuse de potentiel.

En Afrique, où 40 % des médicaments sont factices – soit des pilules en sucre fabriquées par des mafias sans scrupule –, les industriels du médicament se sont alliés pour développer des plateformes Internet et téléphoniques qui permettent de sécuriser la chaîne de distribution. Certaines boîtes de médicaments comprennent ainsi un code à gratter qui permet de vérifier, en appelant un numéro centralisé pour plusieurs marques, qu’il ne s’agit pas d’un produit contrefait 3 . D’autres technologies de même type sont en train d’être testées pour s’appliquer aux médicaments à l’unité, très répandus, dans les pays développés. Ces pays, d’ailleurs, réalisent un « saut de grenouille » ( leap-froging ), c’est-à-dire s’approprient des technologies les plus récentes en « brûlant des étapes ».

Il en est ainsi du mobile banking, de services de télémédecine, de modèles d’énergie solaire décentralisée, etc.

En réalité, une infinité de services industriels peuvent être initiés à travers une reconception plus « systémique » des produits et des biens de consommation vers le mode plateforme. Nos maisons et nos bureaux sont progressivement accessibles au réseau via le wifi et d’autres technologies, ce qui induit un accroissement notable des services intégrés dans les produits. L’outil de production industrielle devient une plateforme, mêlant étroitement fabrication et services logiciels, comme la société Apple l’a fait depuis ses débuts.

Aujourd’hui, il n’est plus concevable de vendre un smartphone sans que celui-ci intègre un système d’exploitation qui assure la distribution de fonctions avancées de sauvegarde de sécurité, de maintenance, lui-même ouvert à des partenaires extérieurs qui développent toutes ces petites apps que nous utilisons quotidiennement. L’industrie 4.0 est donc celle qui saura se rapprocher des besoins de ses clients pour les accompagner quotidiennement, longtemps après leur avoir vendu un produit.

D’ailleurs, aujourd’hui, lorsque Airbus vend un avion, la part de services intégrés tend à s’accroître. À terme, l’objectif serait qu’à chaque fois que celui-ci touche le sol, un téraoctet d’informations soit échangé entre l’avion et un centre serveur, qui permettra de connaître l’état exact de l’ensemble des parties critiques (réacteurs, système hydraulique, de millions d’euros par appareil. Les produits et services issus de chaque entreprise – qu’il s’agisse du luxe, de la santé, du tourisme ou du transport – devront tôt ou tard être partie prenante d’une plateforme.

Ne pas le faire reviendra à courir le risque de devenir le sous-traitant d’une société qui aura pu développer la sienne.


3 - Unification des flux de données hétérogènes

Pour être aboutie, la notion de plateforme concernera probablement, à terme, l’unification des flux de données hétérogènes.
C’est-à-dire que le processus de fabrication de prothèse sera directement lié au système comptable ainsi qu’au processus de prise de rendez-vous. On en est encore loin, mais c’est une perspective quasi certaine, tant elle est porteuse de potentiel. Il est à cet égard probable que le lien sera fait par la mise en œuvre de learning machines , des processus apprenants, au cœur des technologies d’intelligence artificielle. Ceux-ci, en observant les liens entre des flux en apparence décorrélés, peuvent y détecter des points d’articulation et donc d’intégration de systèmes. La plateforme, trait d’union entre data et multitude.

---

1 . Amazon et General Electric ont ensemble lancé un tel service, nommé « Amazon Dash Replenishment », en janvier 2016.
2 . Samsung a lancé le Family Hub au Cebit 2016, un réfrigérateur ultraconnecté qui effectue ces opérations.
3 . La start-up mPedigree, d’origine ghanéenne, est probablement la plus en avance dans ce domaine. Elle aurait déjà authentifié plus de 500 millions de boîtes de médicaments et connaît une croissance spectaculaire. Elle sécurise désormais aussi des pièces de rechange pour l’automobile ainsi que des produits agroalimentaires.